LE PERE
C’est un vendredi grisâtre sur Buenos Aires. L’hiver est maintenant bien installé dans l’hémisphère sud. Le brouillard qui couvre la capitale argentine m’a d’ailleurs valu un beau détour par Mendoza où mon avion a atterri pour attendre l’éclaircie et faire le plein. Le spectacle majestueux des Andes enneigées me fera oublier les trois heures de retard provoquées par ce petit imprévu.
Malgré cela, Sebastián le chauffeur de taxi m’attend à l’aéroport. Bon porteño, aimable et rieur, il allume la radio dès que nous prenons place dans son bolide. La diction frénétique du commentateur inonde le véhicule. Le Brésil mène 1 à 0 et se dirige vers une victoire attendue contre la Hollande. Je discute avec Sebastián qui m’explique Buenos Aires quand le commentateur lâche un interminable “Gooooooooooooooooooooooool Holanda!”. Ça se corse. Un sourire pointe sur les lèvres de mon premier ami porteño, me rappelant qu’après l’Angleterre, le pire ennemi de l’Argentine c’est bien sûr le Brésil, le Père footbalistique.
Le trafic s’intensifie, les immeubles se font plus denses, nous entrons dans la ville. Sans délai, un second but de l’Oranje. “Puuuuta!”, jubile Sebastián, hilare. L’adversaire historique de l’Albiceleste est en train de se faire éliminer. Nous atteignons les rues étroites de San Telmo. Je découvre enfin la mythique Buenos Aires. L’arbitre siffle la fin du match. La ville explose: des nuages de papiers volent depuis les balcons, les klaxons retentissent, on s’embrasse dans les cafés. On croirait une victoire de l’Argentine. C’est tout comme, en réalité. Une menace est tombée. Le Brésil est hors d’état de nuire et laisse le champ libre aux hommes de Maradona qui rentrent en scène demain. “Que bueno, boludo!”
LE FILS
Pour fêter nos retrouvailles, mon cher cousin et moi venons de nous enfiler deux morceaux de viande, immenses d’après moi, gros d’après mon cousin, normaux d’après le serveur. Une petite marche s’impose. Le brouillard s’accroche aux toits de San Telmo, plongeant ses rues dans une torpeur humide. Au détour d’un trottoir nous apparaît “la cène”. Au fond d’un restaurant tout en longueur trône un écran plat. Au premier rang, une famille d’Uruguayens plutôt tendus observe les dernières minutes des prolongations du match Uruguay - Ghana. Une faute dans la surface, penalty pour les africains. Le genou du fils de la famille n’en peut plus de vibrer. Frappe de Gyan qu’il manque tragiquement. Nos amis se lèvent dans un cri de soulagement. Le match se jouera aux tirs au but.
Tandis que “mi primo” et moi travaillons courageusement à l’engloutissement d’un morceau de torta de pan et sa cordillère de dulce de leche, les tirs au but s’enchaînent comme autant de décharges électriques. Plusieurs clients du restaurant, principalement Argentins, sont sortis fumer sur le trottoir et fixent l’écran à travers la vitrine. A Buenos Aires, on supporte l’Uruguay comme on encourage un Fils. Le Ghana manque la cible, l’Uruguay aussi, puis le Ghana encore. Abreu ose un lob, but, la famille perd la raison, le trottoir flambe, j’ai les larmes aux yeux, ému en riant devant tant de passion, la torta de pan est un doux souvenir, le dulce de leche est vaincu, Gyan pleure comme un condamné, VIVA URUGUAY!
LE SAINT ESPRIT
L’Argentine est catholique depuis plus de 500 ans, mais on y vénère pourtant deux Dieux: Diego Maradona, et l’autre. Le Pibe de Oro est divin, hors d’atteinte, par delà le bien et le mal, canonisé de son vivant, chanté, vénéré, observé jusque dans les affligeants méandres de sa vie privée. “Marado”, c’est un bien public, un patrimoine national. Cette année il mène l’Albiceleste dans son aventure mondiale. L’Argentine est aujourd’hui en quarts de finale et pas plus tard qu’hier le grand New York Times présentait ses excuses à El Diego dont les efforts enfin salués avaient été très critiqués dans la presse nationale et étrangère.
Il est 10h30 et le soleil brille sur la capitale. Un cadeau de l’autre Dieu au milieu d’un hiver austral froid et humide. Le Parque del Centenario n’est qu’un océan de foule bleu qui semble refléter l’azur improbable du ciel. Et là, sorti de nulle part, en moins de temps qu’il ne faut pour dire “dos Quilmes por favor”, la Mannschaft inscrit un but qui laisse la foule sans voix. L’ambiance est lourde. Après une longue attente arrive enfin le but argentin qui provoque une euphorie qui n’a d’égal que le désespoir qui s’ensuit: but annulé. On ne peut même pas se défouler en maudissant la mère de l’arbitre, le hors-jeu était flagrant. La suite sonne le glas des bleu et blanc. Ce n’est pas une victoire, c’est une leçon de football que reçoit la sélection du Pibe. Le commentateur argentin persiste à vanter la prestation des Allemands, blasphème ultime, haute trahison, qui vaudra d’ailleurs à sa mère des qualificatifs bien peu catholiques.
4 à 0. C’est terminé. Messi et les siens rentrent a la casa. Maradona embrasse ses joueurs et sa fille, bien joué Pibe, on ne l’accusera de rien, il est déjà pardonné. Sur l’écran, Angela Merkel jubile et reçoit un “vieja puuuuuta” d’un supporter argentin qui quitte les lieux, non sans tirer quelques rires aux porteños désespérés. Une vraie profession de foi…
De retour à Medellín, en compagnie de mon Grand Père, j’ai vu hier l’Espagne gagner. Je me dis que si c’était Maradona qui avait levé la coupe, toute l’Amérique du Sud, et nous avec, ne serait qu’Argentine.
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